Fuchsia : la danseuse aux mille clochettes, de la culture en pot à la haie rustique

Une ballerine venue des Andes
Regarde une fleur de fuchsia de près : quatre sépales relevés comme les bras d'une danseuse, une jupe de pétales qui tourne en dessous, et de longues étamines qui dépassent comme des rubans. Les Néerlandais l'appellent bellenplant, la plante à clochettes ; d'autres y voient des pendants d'oreilles. Derrière cette silhouette de balcon fleuri se cache pourtant une plante aux deux visages : un arbuste capable de traverser un hiver ardennais en pleine terre, et une cousine si frileuse qu'elle souffre dès les premières gelées.
Toute la réussite d'un fuchsia tient dans cette distinction. Avant de l'arroser, de le tailler ou de le rentrer, il faut savoir à quel camp il appartient. Ce guide t'aide à le reconnaître, puis à le cultiver sous notre climat, de la plantation au bouturage.
Un genre dédié à un médecin de la Renaissance
Le genre Fuchsia appartient à la famille des Onagracées (Onagraceae), celle des onagres et des épilobes, cousines de nos bords de chemins. On y reconnaît un peu plus d'une centaine d'espèces : la plupart des sources récentes en retiennent près de 110. L'immense majorité vit en Amérique du Sud, surtout dans les forêts humides des Andes, souvent en altitude où l'air reste frais et chargé de brume. Quelques espèces poussent au Mexique et en Amérique centrale, deux à Hispaniola, et, curiosité de la biogéographie, trois en Nouvelle-Zélande et une à Tahiti.
L'histoire européenne du fuchsia commence avec un moine. Le père Charles Plumier, botaniste minime envoyé aux Antilles sous Louis XIV, découvre vers 1696 sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et la République dominicaine) un arbuste aux fleurs écarlates. En 1703, dans sa Nova Plantarum Americanarum Genera, il le baptise en l'honneur de Leonhart Fuchs (1501-1566), médecin bavarois et auteur d'un herbier illustré qui fit date dans l'histoire de la botanique. Cette première espèce, Fuchsia triphylla, reste cultivée aujourd'hui. Linné reprendra le nom de genre, d'où l'auteur officiel « Plum. ex L. ».
Il faut pourtant attendre la fin du XVIIIe siècle pour que les fuchsias vivants arrivent en Europe : Fuchsia coccinea entre aux jardins de Kew en 1788, et Fuchsia magellanica, venue du sud du Chili et de l'Argentine, suit de peu. Au XIXe siècle, les obtenteurs anglais, français et allemands s'en emparent, et les croisements se comptent bientôt par milliers.
Le portrait d'une plante faite pour les oiseaux
Le fuchsia que tu achètes en jardinerie est presque toujours un hybride (Fuchsia × hybrida, au sens horticole) : un petit arbuste de 30 cm à 1 m, aux tiges souples, aux feuilles opposées ou verticillées, ovales et finement dentées. Les espèces rustiques forment des buissons de 1 à 2,5 m, et le géant du genre, Fuchsia excorticata, est un véritable arbre néo-zélandais qui peut dépasser 12 m.
La fleur pend au bout d'un long pédicelle. Ce que l'on prend pour la partie colorée du « tube » et les quatre pointes relevées sont en réalité le calice : un tube floral et quatre sépales, souvent rouges ou roses. En dessous s'ouvre la corolle de quatre pétales (beaucoup plus chez les variétés doubles), dans une teinte contrastée, violette, blanche ou rose. Huit étamines et un long style dépassent. Dans la nature, cette architecture rouge et le plus souvent sans parfum vise surtout les colibris, qui pollinisent la plupart des espèces ; chez nous, les bourdons savent aussi en profiter.
Après la fleur vient une baie charnue, violet foncé à maturité. Elle est comestible chez toutes les espèces étudiées, mais très inégale : fade chez beaucoup d'hybrides, intéressante chez quelques espèces comme Fuchsia splendens, dont le goût évoque les agrumes et le poivre.
Rustique ou gélif : la question qui décide de tout
Sur le plan de la culture, les fuchsias se rangent en deux familles. Les fuchsias rustiques dérivent surtout de Fuchsia magellanica. La Royal Horticultural Society (RHS) classe par exemple Fuchsia magellanica 'Riccartonii' en H6, c'est-à-dire capable de supporter environ -15 à -20 °C en pleine terre au Royaume-Uni et en Europe du Nord. Les grands froids détruisent souvent la partie aérienne, mais la souche, protégée par le sol, repart du pied au printemps. En Belgique, ces fuchsias forment de beaux buissons de massif et même des haies fleuries dans les régions douces.
Les fuchsias de pot, eux, sont gélifs ou à peine semi-rustiques. Ils fleurissent davantage, avec des fleurs plus grandes, souvent doubles, mais ne supportent pas le gel et doivent passer l'hiver à l'abri. C'est le cas de la plupart des variétés vendues en suspension et des hybrides du groupe Triphylla.
Le piège est à double sens. Un fuchsia de pot planté en pleine terre meurt au premier hiver un peu rude ; un fuchsia rustique laissé en pot, lui, est bien plus vulnérable qu'en pleine terre, car le froid atteint ses racines par les parois du contenant.
Où et quand le planter
Le fuchsia aime la lumière douce et la fraîcheur, comme dans ses forêts d'altitude. L'emplacement idéal est à mi-ombre : le soleil du matin, de l'ombre l'après-midi. Un plein soleil brûlant, surtout derrière une vitre ou contre un mur réfléchissant, grille le feuillage et fait tomber les boutons. Les fuchsias rustiques tolèrent mieux le soleil quand le sol reste frais, et la RHS indique 'Riccartonii' pour le soleil comme pour la mi-ombre. Le groupe Triphylla est le plus tolérant au soleil, même s'il apprécie lui aussi un peu d'ombre aux heures les plus chaudes.
En pleine terre, le fuchsia rustique veut un sol riche, frais mais drainé ; il s'accommode aussi bien d'un sol argileux que limoneux ou calcaire, à condition que l'eau ne stagne pas. On le plante après les Saints de Glace (11 au 13 mai), pour qu'il ait tout l'été pour s'enraciner avant son premier hiver. Une astuce de jardinier anglais améliore nettement sa survie : planter la motte 5 à 10 cm plus profond qu'elle ne l'était dans son pot, pour que des bourgeons de la base soient à l'abri du gel. Compte 50 à 80 cm entre deux pieds, et paille généreusement.
En pot, choisis un contenant percé, un bon terreau de rempotage enrichi d'un quart de compost, et une exposition abritée du vent, qui casse facilement les tiges chargées de fleurs. Les fuchsias de pot ne sortent eux aussi qu'après les Saints de Glace, après une semaine d'acclimatation à l'ombre.
Arrosage, engrais et pincements : le trio de la floraison
Le fuchsia est une plante d'eau régulière. En pot, la motte ne doit jamais sécher complètement, mais ne doit pas non plus baigner : une soucoupe pleine en permanence fait pourrir les racines. En plein été, cela signifie souvent un arrosage quotidien pour une suspension exposée au vent, tous les deux ou trois jours pour un grand pot à l'ombre. Arrose le matin ou le soir, au pied. Un fuchsia qui flétrit en pleine chaleur alors que sa terre est humide n'a pas soif : il a trop chaud, et il faut le déplacer plutôt que l'arroser encore.
Pour fleurir sans interruption de juin aux gelées, un fuchsia de pot a besoin d'être nourri. Un engrais liquide pour plantes fleuries, riche en potasse, tous les dix à quinze jours de mai à fin août suffit ; arrête en septembre pour que les tiges s'aoûtent avant l'hiver. En pleine terre, un apport de compost au printemps est généralement suffisant. Trop d'azote donne un beau feuillage et peu de fleurs.
Le secret des fuchsias touffus des expositions est le pincement. Chaque fois qu'une jeune tige a formé deux ou trois paires de feuilles, on supprime son extrémité entre le pouce et l'index ; elle se divise alors en deux. Répété deux ou trois fois au printemps, ce geste multiplie les tiges et donc les fleurs. Il retarde la floraison d'environ six à huit semaines après le dernier pincement : on s'arrête donc vers fin mai. Pendant l'été, enlève les fleurs fanées avec leur jeune fruit, sinon la plante met son énergie dans les graines.
La taille : au printemps, jamais à l'automne
À l'automne, résiste à l'envie de tout couper. Sur un fuchsia rustique, les tiges sèches et le feuillage tombé protègent la souche pendant l'hiver ; on se contente d'un paillis épais au pied (feuilles mortes, écorce, compost) de 10 cm environ.
La vraie taille se fait au printemps, quand les nouvelles pousses apparaissent, en général en mars-avril. Sur un fuchsia rustique dont les tiges ont gelé, rabats tout à 10-15 cm du sol, ou juste au-dessus des bourgeons qui repartent. Dans les jardins abrités où la charpente n'a pas gelé, on peut garder une structure et ne raccourcir les rameaux que de moitié. Sur un fuchsia de pot hiverné, on raccourcit les tiges de l'année d'environ un tiers à deux tiers, au-dessus d'une paire de bourgeons bien formés, juste avant la reprise.
L'hivernage des fuchsias de pot
Les fuchsias de pot se rentrent avant les premières gelées, en général en octobre en Belgique, plus tôt en Ardenne. Avant de les rentrer, enlève les feuilles abîmées et les fleurs, et inspecte le revers des feuilles : les aleurodes adorent hiverner au chaud avec leur hôte.
Deux méthodes fonctionnent. La première, la plus simple, est le repos au frais : un local lumineux entre 5 et 10 °C, garage avec fenêtre, véranda non chauffée ou cave éclairée. La plante perd une partie de ses feuilles, c'est normal. On arrose juste assez pour que la motte ne se dessèche pas complètement, environ une fois toutes les trois ou quatre semaines selon la température. La seconde est l'hivernage dans une pièce chauffée et très lumineuse, où le fuchsia continue à végéter ; c'est plus délicat, car l'air sec et le manque de lumière le rendent filant et attirent les ravageurs.
En mars, rempote dans un terreau neuf, taille, puis augmente progressivement l'arrosage. La plante peut repartir sous abri lumineux et ne sortira dehors qu'après les Saints de Glace.
Pour les règles générales d'hivernage du jardin, consulte aussi notre guide Hivernage des plantes du jardin.
Le bouturage, un jeu d'enfant
Le fuchsia est l'une des plantes les plus faciles à bouturer, et c'est le meilleur moyen de garder une variété gélive en cas de perte du pied mère. Les boutures herbacées se prélèvent au printemps (avril-mai) sur les jeunes pousses de reprise, ou en fin d'été (août-septembre). Coupe une extrémité de tige non fleurie de 5 à 10 cm, avec deux ou trois paires de feuilles, juste sous un nœud. Retire la paire de feuilles du bas et les boutons éventuels, puis pique-la dans un mélange de terreau et de sable ou de perlite à parts égales.
Sous une mini-serre ou un sac plastique transparent, à la lumière sans soleil direct et vers 18 à 20 °C, les racines apparaissent en trois à quatre semaines. Le bouturage dans un verre d'eau fonctionne aussi très bien. Les semis, eux, sont possibles mais ne reproduisent pas la variété : les graines d'un hybride donnent des plantes différentes de leur parent, ce qui fait le bonheur des collectionneurs qui cherchent à créer leurs propres variétés.
Ravageurs et maladies : les points à surveiller en Belgique
Les aleurodes, ces minuscules mouches blanches qui s'envolent en nuage quand on secoue la plante, sont les ennemis principaux des fuchsias de pot, surtout sous abri. Les pièges jaunes englués réduisent leur nombre ; en serre ou en véranda, l'auxiliaire Encarsia formosa est efficace. Les pucerons déforment les jeunes pousses au printemps, et l'araignée rouge (un acarien) jaunit et ternit les feuilles par temps chaud et sec, en pot surtout : une humidité ambiante plus élevée la freine. Les otiorhynques, enfin, découpent les bords des feuilles en encoches, mais ce sont leurs larves qui tuent les fuchsias en pot en dévorant les racines pendant l'hiver ; des nématodes entomopathogènes appliqués au substrat en fin d'été en viennent à bout.
Côté maladies, la rouille du fuchsia (Pucciniastrum epilobii) forme des pustules orangées sous les feuilles, qui jaunissent puis tombent ; supprime et jette les feuilles atteintes, évite de mouiller le feuillage. La pourriture grise (Botrytis) attaque fleurs et tiges en atmosphère humide et confinée, en particulier pendant l'hivernage : aération et nettoyage des feuilles mortes sont les meilleures préventions.
Un dernier ravageur mérite d'être connu : l'acarien gallicole du fuchsia (Aculops fuchsiae), invisible à l'œil nu, qui déforme les pousses en masses boursouflées et rougeâtres. Selon l'Organisation européenne pour la protection des plantes (OEPP), il a été détecté en Belgique en 2012 dans une collection près d'Anvers, puis déclaré éradiqué en 2014, et l'OEPP ne mentionne aucun nouveau signalement belge depuis. Il est en revanche présent aux Pays-Bas et en France. Prudence donc avec les boutures rapportées de l'étranger : au moindre doute, une plante déformée se signale à l'AFSCA plutôt que de rejoindre la collection.
Sept variétés pour commencer
Parmi les rustiques, Fuchsia magellanica 'Riccartonii' est la référence : un arbuste vigoureux de 1,5 à 2,5 m, aux petites fleurs à calice cramoisi et corolle violette, classé H6 et récompensé de l'Award of Garden Merit par la RHS ; il fait d'excellentes haies libres. 'Mrs Popple', vigoureux lui aussi (autour d'un mètre), porte de grandes fleurs simples rouge et violet. 'Hawkshead' se distingue par ses fleurs entièrement blanches, élégantes à l'ombre. 'Genii' est choisi pour son feuillage doré, qui éclaire un coin sombre, avec des fleurs rouge cerise et violet.
Côté pots et suspensions, 'Swingtime' est un classique retombant à grosses fleurs doubles rouge et blanc. 'Dollar Princess', plus compact, aligne de petites fleurs doubles rouge et violet foncé. Enfin, les hybrides du groupe Triphylla, comme 'Thalia', rappellent l'espèce découverte par Plumier : feuillage velouté rouge-bronze et longues fleurs tubulaires orange-rouge en bouquets, au bout des tiges. Ceux-là supportent mieux le soleil que les autres fuchsias, mais sont parmi les plus frileux.
Toxicité, écologie et petits secrets
Bonne nouvelle pour les maisons avec animaux : l'ASPCA, le centre antipoison animal américain, classe le fuchsia (fiche Fuchsia triphylla) comme non toxique pour les chiens, les chats et les chevaux, et le genre n'est pas réputé toxique pour l'homme. Les fleurs sont même utilisées en décoration de salades et de desserts, et les baies se mangent : choisis alors des plantes cultivées sans pesticides.
Côté écologie, Fuchsia magellanica s'est naturalisé par endroits dans les régions océaniques douces, notamment sur les côtes de l'ouest de l'Irlande et des îles Britanniques, où il borde les routes de haies écarlates. Il n'est pas considéré comme envahissant en Belgique. Ses fleurs nourrissent les bourdons en fin de saison, à un moment où les ressources se raréfient.
Le saviez-vous ? La couleur « fuchsia », ce rose-violet vif, doit son nom à la fleur, et non l'inverse : c'est donc, indirectement, un médecin bavarois du XVIe siècle qui a donné son nom à une couleur. Quant au plus grand fuchsia du monde, le kōtukutuku néo-zélandais (Fuchsia excorticata), il a une écorce qui pèle en lambeaux papyracés et des fleurs qui passent du vert teinté de violet au rouge à mesure qu'elles vieillissent.
Sources
- Royal Botanic Gardens, Kew, Plants of the World Online, « Fuchsia Plum. ex L. », powo.science.kew.org
- Royal Horticultural Society, fiche « Fuchsia magellanica 'Riccartonii' », rhs.org.uk
- ASPCA Animal Poison Control, « Honeysuckle Fuchsia (Fuchsia triphylla) », aspca.org
- OEPP / EPPO Global Database, « Aculops fuchsiae — distribution en Belgique », gd.eppo.int
- Fuchsias Delhommeau, « History of Fuchsia » (découverte par Plumier et publication de 1703), fuchsia-delhommeau.com
- Wikipédia (en), « Fuchsia » (nombre d'espèces, répartition, introduction à Kew), en.wikipedia.org